Gébé nous fait le grand plaisir de nous offrir la primeur de ses histoires. C'est super de les lire à la veillée, près du feu de cheminée, un bol de café tout près! Ces histoires font ressusciter mille et un souvenirs pour les plus anciens et permettent de partager avec les plus jeunes... Alors les enfants  écoutez bien, l'histoire peut commencer: 

Légende...

Est-ce vraiment une légende...? En tous cas, le lieu où s'est déroulée cette histoire existe bien. Kergrist est un joli hameau de Bretagne, à quelques foulées de galop de Paimpol, entre mer et rivière.

Si vous passez par là, vous le reconnaitrez forcément et peut-être croiserez-vous Marc'h et son ami Loïc.

En attendant ce moment, laissez-vous bercer par leur aventure. Vous sentirez déjà la caresse du vent marin, l'odeur des genêts. Peut-être entendrez-vous aussi murmurer les korrigans, ces petits personnages farceurs et tout comme moi, vous saurez qu'ils existent bien!

La légende de Marc'h Brezhoneg

Marc’h Brezhoneg, était, le nom d’un cheval de trait breton, plus précisément d’un postier breton. Non pas qu’il travailla à la poste, mais ses ancêtres oui, ce qui, paraît-il, avait donné le nom à sa race.

Marc’h Brezhoneg donc appartenait à un couple d’anciens fermiers, aujourd’hui à la retraite, qui habitait toujours Kergrist, pas très loin de Paimpol. Marc’h Brezhoneg ne travaillait plus non plus et passait ses journées dans un petit champ, non loin du Lédano. Il ne s’ennuyait pas, car presque tous les jours, il avait la visite d’un jeune garçon de Plounez, Loïc Tréguézec.

Il arrivait tous les soirs, à la sortie de l’école, c’était sa dernière année, avec oh délice, une surprise qu’il tirait de sa poche. C’était un morceau de sucre, mais très rarement, car le sucre était rare et cher en ce temps là , une carotte, récupérée discrètement chez maman, ou encore, un morceau de pain, parcelle de son goûter de la veille, car il avait pris soin de le laisser durcir.

Les jours où il n’y avait pas de classe, ainsi qu’à chaque vacances, Loïc venait passer de longs moments avec Marc’h Brezhoneg. Il y passait même presque la journée, oubliant parfois l’heure, mais maman ne s’inquiétait jamais, sachant bien où il était.

Ces jours là, Loïc, qui connaissait bien le cheval, entrait dans le pré avec lui. Marc’h Brezhoneg n’en avait pas peur non plus, au contraire, il semblait que tous deux se sentaient rassurés l’un près de l’autre.

Loïc le caressait, lui parlait et le cheval, tête penchée vers lui, car il était assez grand, semblait l’écouter. Je suis même certain, à voir ses oreilles tendues vers lui, qu’il l’écoutait et même, mais chut… c’est un secret, qu’il lui répondait ! Oui oui, ils avaient, tous deux, de longues conversations ! Ils parlaient de tout et de rien, du temps qu’il faisait, de la mer plus ou moins calme, de Ki le chien qui passait par là tous les matins, ou de Kazh le chat des voisins qui venait chasser le mulot en fin de journée. Et c’est là que commence leur histoire que je m’en vais vous conter !

 

Tout d’abord, excusez mon étourderie, je ne me suis pas présenté !

Moi, c'est Teuz. je suis un gentil Korrigan des prés. Je dis gentil, car le Korrigan peut être bien ou malveillant, ou plus exactement, gentil avec les gentils et coquin avec les moins gentils. Il aime bien, aussi, faire des farces, c’est le cas, assez souvent, de mon ami Kéréores, qui lui, vit dans les landes toutes proches. Mais bon, revenons à notre histoire.

Tous les jours donc, Loïc rendait visite à son meilleur ami Marc’h Brezhoneg et ils papotaient tous les deux. Un jour, je vis Loïc, qui semblait bien triste, conter ses déboires au cheval. Profitant de ma petite taille, de nain, (Korr, comme on dit en breton) et de mes grandes oreilles, je m’approchais discrètement et j’entendis ceci :

« J’ai le cœur gros Marc’h, car, comme tu dois le savoir, dans quelques mois c’est la course de pays de Plounez »

Je dois vous expliquer qu’une course de pays, c’est une course qui oppose, chaque année, presque tous les commis de fermes des alentours, chevauchant leurs meilleures montures. Que chacun s’y prépare à l’avance et que, la remporter vous fait monter dans la considération du pays, mais aussi dans le cœur des belles !

« J’en ai bien parlé à papa et maman, mais ils ont rigolé de moi et m’ont dit que je n’avais pas encore l’âge d’avoir une belle, mais surtout, que je ne savais pas monter à cheval ! 

C’est vrai, je ne sais pas monter à cheval, mais j’ai quand même une gentille copine, Gwenaëlle et je voudrais tant qu’elle soit fière de moi ! »

-« Écoute moi bien, dit Marc’h Brezhoneg, si tu veux vraiment quelque chose, si tu t’en donnes la peine, si tu le mérites….tu peux l’avoir ! Et puis moi, ton idée, elle me plait beaucoup, alors voilà ce que je te propose…

 

- Tous les jours, tu viendras avec un sac de toile

- Un sac à patates ? dit Loïc

- Oui !

- Mais pour quoi faire ?

- Il te servira de selle, d’ailleurs personne n’en possède, c’est trop cher pour un commis de ferme. Avec deux cordes de lieuse, tu le fixeras sur mon dos et tu commenceras à monter. Je t’apprendrai, tu n’auras qu’à écouter mes conseils et moi, j’irai tout doucement au début. Tu verras, tu prendras confiance en toi et ça va marcher ! »

Inlassablement, tous les jours, Loïc se rendait au pré du Lédano. Là, écoutez-moi bien messieurs dames, le cheval, quand il le voyait arriver, s’approchait de la barrière ! Eh oui ! le garçon était trop petit pour monter tout seul. Il attendait que Loïc ait posé sa toile de jute, l’ait attachée sous son ventre et après avoir grimpé sur la barrière, qu’il se soit hissé sur son dos, là, il partait doucement. Auparavant, Loïc lui avait passé un licol, récupéré chez le père Karou, à la forge.
Plusieurs jours de suite, Marc’h Brezhoneg alla ainsi, au pas, faisant le tour du champ, en prenant bien garde de ne pas faire un mouvement de travers qui puisse déséquilibrer le jeune homme. Au fil du temps, Loïc s’enhardi et demanda si l’on pouvait essayer le trot.

« Pas de problème ! » lui dit le cheval ! Enfin presque, car Loïc avait tout de même bien du mal à rester au milieu du dos , penchant tantôt à gauche, tantôt à droite.

« Normal, dit Marc’h Brezhoneg, décontracte-toi plus, serre tes mollets et pas tes genoux et surtout, fais moi confiance ! »

Moi, Teuz, qui vous conte cette aventure, je n’en menais pas large, mais cahin-caha, le trot prenait de l’allure, c’est le cas de le dire !

Restait tout de même la dernière étape de l’apprentissage et pas la moindre ! Courir, c’est bien, mais si vous restez au trot, vous ne verrez que le derrière de vos adversaires ! Il fallait donc passer à la vitesse supérieure...le galop !

Kéréores, vous savez, mon ami le Korrigan qui vit dans les landes, m’avait rejoint car je lui contais chaque jour les nouvelles aventures. Kéréores donc, voyant les essais s’exclama :

« par tous les Ozégans, (ce sont nos farfadets à nous !) par tous les Ozégans, ils vont se rompre le cou ! »

« tais toi donc Kéréores et regarde plutôt comme ils s’entendent bien ! »

De fait, c’était assez émouvant de voir combien ils étaient complices ces deux là ! Marc’h Brezhoneg partait tout d’abord au pas, puis passait au petit trot accélérant progressivement pour passer du trot allongé au petit galop. Ce n’était pas gagné et Marc’h Brezhoneg prenait bien soin de ralentir dans les virages et de ne pas prendre trop de vitesse dans les lignes droites.

Loïc ne s’en sortait pas si mal ! Il y eu bien quelques chutes, mais sans conséquences et en tous cas, elles n’entamèrent pas sa détermination. D’ailleurs, chaque fois que Loïc se retrouvait par terre, le cheval restait près de lui, tête baissée. Sans doute lui demandait-il s’il ne s’était pas fait mal, mais aussi, lui expliquait-il pourquoi il avait chuté.

Les jours passaient, celui de la course approchait, le tout était de savoir si notre couple, cavalier-cheval, serait prêt !

 

Loïc n’avait rien dit à ses parents, trop peur que l’on se moqua encore de lui, mais il en avait parlé aux fermiers retraités, propriétaires du cheval. Ceux-ci, avaient vu depuis longtemps ce petit manège, mais ils avaient laissé faire, tant ils avaient confiance en leur cheval et ils connaissaient très bien Loïc.

Ils acceptèrent donc, car ils auraient bien aimé, eux même, voir un jour Marc’h Brezhoneg participer à la course de pays de Plounez. Ils le savaient rapide, mais n’avaient jamais eu de commis, la ferme étant trop petite pour cela.

 

 

Le jour de la course arriva et quelle ne fût pas la surprise des parents de Loïc en le voyant arriver sur le dos du postier breton. Son père serait bien intervenu, mais...il était trop tard !

 

Il y avait du monde partout, car on venait des communes voisines, Paimpol, Plourivo, Lézardrieux, Loguivy, Kerfot, Kerrity . C’était, en même temps, la fête au village et l’on entendait çà et là des bagadou, des sonneurs de bombarde, il y avait de l’animation quoi !

Il y avait des gars du Trégor qui venaient se frotter à ceux du Goêlo.

Et j’allais oublier…il y avait nous, c'est-à-dire : moi Teuz, le Korrigan des prés ; Kéréores, celui des landes et Boudic le Korrigan des fermes. Auxquels il faut ajouter les Ozégans, ainsi que quelques elfes et fées, mais tous en toute discrétion !

 

Et voilà la course partie et bien mal partie pour Loïc, qui, manquant d’expérience, s’était fait surprendre. Mais la course était longue, partant de la sortie du bourg de Plounez, par les sentiers, en direction de Kergrist, elle descendait au Lédano qu’elle longeait, remontait par le chemin de Mon frère Yves pour arriver à Kérez, puis Crec'hTihaï, Kérévez, Kernuet et enfin, toujours par les chemins, débouchait dans la Grand Prai, comme on l’appelait, où était jugée l’arrivée.

Marc’h Brezhoneg, comme Loïc, même s’ils étaient, pour le moment, bons derniers, ne paniquaient pas. Ils connaissaient, mieux que personne, les lieux et savaient qu’ici, mieux vaut partir prudent.

« Gant hir amzer, a-benn eus pep tra e teuer ! » dit Marc'h Brezonneg (Avec longueur de temps, on vient à bout de tout!)

La course était longue et l’on commençait à en voir quelques uns manquant déjà d’air ! On savait que l’on ne finirait pas dernier, l’honneur était sauf !

On n'était pas encore à la chapelle de Kergrist, que Marc’h Brezhoneg en avait rattrapé la moitié. Et pourtant, il ne semblait même pas essoufflé, c’est même lui qui réconfortait son ami:

« T’inquiète pas Loïc, on a encore le temps d’en gratter quelques uns et même si on fini pas premier, on ne sera pas loin de la tête ! »

« J’te fais confiance Marc’h et j’ai même pas peur, tu peux aller plus vite si tu veux ! »

« Patience patience Loïc, ce n’est pas encore l’endroit crucial ! »

« C’est où ? »

« T’inquiète !  »

 

On descendait maintenant vers le Lédano, là où mes amis les Korrigans, les elfes et moi-même, avons donné un sérieux coup de main à un certain Pierre Loti pour y écrire un chef-d’œuvre. Mais bon !

 

Pendant ce temps, les chevaux galopent et après avoir longé cette grande étendue d’eau, à la fois douce et salée à marée haute, remontent vers le chemin de Mon frère Yves en direction de Kérez et se dirigent vers Crec'h Tihaï.

 

« Nous y voilà, dit Marc ‘h Brezhoneg, c’est le moment, c’est là que se joue la partie, cramponne toi, ça va donner ! »

 

En effet, à cet endroit, le chemin remonte sérieusement et ceux qui étaient partis tambours battants, commençaient à avoir le souffle court.

Marc’h Brezhoneg lui, redouble de vigueur, le bruit de ses sabots martelant le sol s’emplifie, tellement il y met de force. Avec la vitesse, cela devient une musique qui grise Loïc, qui, loin d’avoir peur, rit à gorge déployée. Les concurrents qu’ils rattrapent se rangent même sur le côté et se laissent dépasser par ces fous furieux, croyant entendre Diaoul, le diable en personne arriver derrière eux !

Loïc avait la sensation de voler, tellement ils allaient vite. Les arbres, les branches défilaient de chaque côté de son cheval et il lui fallait se pencher en avant, mettre la tête contre la crinière pour ne pas les heurter.

Ils n’en finissaient pas de doubler des cavaliers. Ils débouchaient déjà à Crec'h Tihaï, puis ce fût Kérénez. On redescendait déjà vers Plounez par le chemin de Kernuet encore quelques foulées plein galop et ils arriveraient dans la Grand Pré.

 

Tout avait été si vite, du départ jusqu’à maintenant, que Loïc ne pouvait dire à cet instant même, combien de concurrents étaient encore devant lui.

Peu importait, après tout, car ce qu’il avait vécu jusque là, était déjà une victoire.

 

L’amitié et la complicité partagées avec Marc’h Brezhoneg, l’apprentissage d’une passion avec ses joies et ses douleurs, la fierté sûrement de ses parents et le regard de ces deux bons vieux retraités, autant émus par leur cheval que par son jeune cavalier, tout cela valait bien cent fois une victoire. Et puis, plus qu’un trophée, le sourire de Gwenaëlle l’attendait, suffisamment rayonnant pour lui dire combien elle était fière de lui !

 

Ces instants là, Loïc les savoura, collé à l’encolure de Marc’h Brezhoneg, jusqu'à la ligne d’arrivée et même après l’avoir passée…. et moi, Teuz, je puis vous dire qu’ils les savourent encore tous les deux !  

La forge du Père Karou

 

Loïc habitait le petit village de Kergrist, entre Paimpol, Pempoull, en breton et Lézardrieux (Lézardrev) une jolie maison de pierres, tout près de la petite chapelle.

Tous les jours, pour se rendre à l'école de Plounez, il passait devant la forge du père Karou. Il partait toujours en avance pour pouvoir s'y arrêter quelques instants.

 

Comme il aimait ces odeurs de corne brûlée, de cuir, de charbon et ces bruits métalliques du marteau sur l'enclume! De sa maison, il humait l'air, tendait l'oreille mais là, sur le chemin, devant la forge, c'était plus beau encore !

 

En fin de journée, en rentrant de l'école, car il ne rentrait pas le midi, il s'y arrêtait. Là, il décrochait son cartable de sur ses épaules, posait son panier où il y avait eu son repas de midi et s'asseyait sur un banc de pierres. Il passait là, sans bouger, de longs moments à regarder travailler le père Karou.

Pour Loïc, c'était plus qu'un forgeron, c'était un artiste, peut-être même un magicien !

 

La toute première fois, il se demanda bien ce qu'il allait pouvoir fabriquer avec cette barre de fer qui ne ressemblait à rien, sinon à une barre de fer !

Dans un coin, il y avait comme un foyer, surmonté d'une cheminée avec un énorme soufflet et un seau à charbon.

C'était la forge. Du charbon y brûlait déjà et le père Karou y plongea la barre de fer. Il tira à plusieurs reprises sur une chaîne pour actionner le soufflet. Les boulets de charbon brûlaient et laissaient échapper de petites flammes bleues, attisées par l'air du soufflet.

 

Le père Karou avait bien repéré, du coin de l'œil, Loïc.

  • « Approche-toi petit, tu peux me donner un coup de main ? »

  • « Oh, mais oui, bien sûr! » avait répondu Loïc.

  • « Tu vois cette chaîne, tu vas tirer dessus doucement et régulièrement, pour activer le feu. Moi, j'ai besoin de surveiller le fer. Ça tombe bien que tu sois là ! »

     

Là, Loïc se trouvait là! En effet cela tombait bien qu'il soit là, mais, se demandait Loïc, « comment fait-il d'habitude » ?

 

Toujours est-il que le forgeron retirait de temps en temps le fer du foyer pour en inspecter la couleur. Petit à petit, le métal rougît pour atteindre ce beau rouge incandescent.

 

 

 

-  « C'est le moment, laisse tomber le soufflet et mets-toi à l'écart » dit Karou.

De ses pinces, il retira la barre de fer du foyer et se dirigea vers un gros bloc de fer, dont un bout était pointu ….. l'enclume.

 

Ses pinces dans une main, de l'autre il prit un marteau qui sembla énorme à Loïc et se mit à battre le fer à coups précis et réguliers. La barre s'aplatit, s'allongea; cela rappelait à Loïc le marchand qui fabriquait ses berlingots à la foire de Paimpol.

Le métal, à mesure des coups de marteau, laissait échapper de petites étincelles et commençait à changer de couleur. Régulièrement, le père Karou le replongeait dans la forge, faisant signe à Loïc d'activer le soufflet.

Quand le morceau de fer travaillé eut atteint la longueur et la grosseur souhaitées, le forgeron commença, sur le bout pointu de son enclume, à lui donner une forme arrondie.

Qu'était donc en train de fabriquer ce sacré bonhomme ?

Pour le moment, Loïc pensait fortement à une canne ! Mais une canne en fer !.... pourquoi faire ? Il n'avait jamais vu ici, que des anciens avec leurs cannes en bois !

Le père Karou inspecta minutieusement l'arrondi de cette canne puis la replongea dans le foyer. Loïc, sans même qu'on lui dise, alla actionner le soufflet. Le métal rougît à nouveau, Karou le remit sur l'enclume et à l'aide d'un poinçon, y perça six trous !

Alors là...Loïc n'y comprenait plus rien! Des trous dans la poignée de la canne !

Il vit le forgeron prendre son marteau, un gros burin et ….. non, ce n'est pas possible, en quelques coups, couper la poignée de la canne!

C'est à ce moment précis que Loïc comprit, en le voyant tomber au sol, ce que le magicien venait de créer sous ses yeux. Sorti tout droit d'une simple barre de métal…..un fer à cheval !

 

A l'aide de ses pinces, le forgeron ramassa le fer et le plongea dans un bac d'eau froide. L'eau se mit à bouillir, de la vapeur montait au dessus du bac. Quand le métal fut complètement refroidi, il le sortit de l'eau et le posa sur l'enclume pour finir de le façonner à froid.

  • « Alors, petit, ça te plaît ? »

Les yeux de Loïc brillaient d'admiration, autant pour le fer à cheval que pour le travail du forgeron.

  • « Oh oui monsieur Karou, il est beau! »

  • « Alors mon garçon, prends-le, il est à toi et surtout n'hésite pas à venir me donner un petit coup de main, chaque fois que tu en auras envie. »

  •  

A lui, il lui donnait à lui Loïc, ce magnifique fer à cheval !

  • « Merci monsieur Karou, merci ! »

 

Loïc en aurait bien oublié son cartable et son panier tellement il était heureux. Il serrait très fort dans sa main libre ce cadeau du forgeron et à deux cents mètres de la forge, il murmurait encore « merci monsieur Karou, merci beaucoup ! »

 

La forêt de Penhoat et le train à vapeur

Depuis la course de pays de Plounez, Loïc Tréguézec et Marc'h Brezhoneg ne se quittaient plus beaucoup.

Bien sûr, Loïc allait à l'école, c'était sa dernière année et ses quatorze ans approchant, il s'apprêtait à passer son certificat d'études.

A la campagne, dans ces années là, dès les études finies, on partait travailler, certificat en poche ou pas !

Loïc était un bon élève. Studieux, calme et appliqué, l'instituteur de Plounez, monsieur Célestin, ne se faisait guère de souci pour lui.

 

Presque tous les soirs après l'école, Loïc reprenait la route de Kergrist. Sortant du bourg de Plounez par le chemin de Kernuet, à hauteur de Crec'h Tiaï, il tournait vers Kérez puis par Hent Kérez (chemin de Kérez) et le chemin de Kerivon descendait jusqu'au Lédano. Le Lédano, rappelez vous ! Cette étendue de terre et de vase près de Lézardrieux qui se remplit d'eau saumâtre, moitié douce, moitié salée, à marée haute formant un grand lac ! Là, il prenait la direction de Plourivo et à la grève de Pont Erwan retrouvait son ami Marc'h Brezhoneg. Ses propriétaires, anciens fermiers à la retraite, avaient donné la permission à Loïc de partir en balades avec lui. Alors, il montait sur son dos et tous les deux partaient vers la forêt de Penhoat.

Ils longeaient la ligne de chemin de fer, croisant parfois le train à vapeur venant de Paimpol, tirant ses wagons remplis de belles gens.

 

Il y avait là des marins qui regagnaient, via Guingamp, leurs bateaux ancrés à Brest ou Quimper. Des femmes tirées à quatre épingles et belles dans leurs robes (roben) noires ou gris foncé. Un chemisier (hiviz) noir avec une chaîne (chadenn) tombant dessus et un tablier noir. Jeté sur leurs épaules, elles portaient un châle (chal) brodé, noir lui aussi. La couleur était réservée aux gens riches ! D'ailleurs, on dit ici, dans le Goëlo, que les couleurs étaient plus portées par le Trégor qui aime bien afficher sa richesse! Le dimanche, ou pour les sorties, les femmes portaient la petite coiffe (vihan koef). La grande coiffe appelée la « catiole » (catiolen) était réservée aux grands évènements, les mariages. D'ailleurs, ce jour là, la mère de Loïc devait faire venir quelqu'un pour la coiffer. Elles portaient aussi des petits gants noirs qu'elles appelaient des filets. Ils étaient faits au crochet par des femmes de Quimper venues les vendre au marché de Paimpol.

Les hommes n'étaient pas en reste pour ce qui est de l'élégance. Ils portaient le chapeau (tog), la culotte (bragou) noire, le petit gilet noir à boutons sur une chemise (roched) blanche avec une cravate noire, plus rarement un petit nœud. Et surtout, tous les hommes arboraient une fière moustache bien taillée, bien lissée !

 

Perché sur son cheval, Loïc admirait tout ce beau monde, pas moins fier d'être, certainement, le sujet de conversation de tous ces voyageurs !

 

La locomotive partie de Paimpol s'était déjà arrêtée, cinq kilomètres plus loin, à la gare de Plounez. Là, pour son deuxième arrêt, c'était la gare de Lancerf. Des petites grappes de voyageurs attendant sur le quai montèrent dans les wagons de bois et après avoir placé les paniers, valises ou cabas dans les filets au dessus de leurs têtes, s'assirent sur les banquettes elles aussi en bois.

Le petit train siffla, certainement pour saluer Loïc, s'ébranla et reprit sa route.

Loïc et Marc'h Brezhoneg le suivirent un moment car il n'allait pas bien vite. Quelques escarbilles, le tchou-tchou de la vapeur, puis ce ne fut bientôt plus que le panache de fumée blanche et l'odeur du charbon.

 

Loïc se mettait à rêver. Lui aussi, un jour, il prendrait le petit train avec son amie Gwenaëlle. Tous les deux, ils iraient au marché de Guingamp, ou peut-être plus loin encore, à Brest ou à Quimper, très loin, pour sûr !

 

Loïc et Marc'h Brezhoneg longèrent la ligne de chemin de fer puis arrivés à hauteur du bois de Penhoat remontèrent le vallon pour longer la forêt. Du haut de son cheval, Loïc pouvait voir sur sa droite, la vallée du Trieux. La marée montante contrariant le débit de l'eau de la rivière, le niveau de celle ci s'élevait, gonflait, en fonction des coefficients. Sur sa gauche, c'était la forêt immense et claire, aux différentes essences, mais où le pin dominait. Il lui arrivait de faire des rencontres inattendues, comme des sangliers; ce que n'appréciait guère Marc'h Brezhoneg et il fallait tout le calme et le sang froid de Loïc pour le ramener à la raison. Mais aussi, des rencontres plus majestueuses, tels que les chevreuils (yourc'h), lançant leurs cris d'alarme pareils à des aboiements. Mais chevaux et cervidés faisant bon ménage, personne ne prenait peur, d'autant plus que Loïc se faisait discret pour ne pas troubler ce joli tableau. Il n'était pas rare, à la saison des petits, qu'une femelle passa près d'eux avec son faon ou son chevrillard.

Il y avait aussi entre autres habitants de cette immense forêt des lapins, des lièvres ou des faisans. Pourtant beaucoup moins gros, ils provoquaient de grosses frayeurs à nos deux amis, car tapis dans la bruyère, les genêts ou les ajoncs, ils détalaient ou s'envolaient souvent, sous le nez du cheval, juste avant de se faire marcher dessus ! On avait dit à Loïc de ne pas s'aventurer dans ces bois la nuit, car on y avait vu des loups. Il ne s'en souciait guère, se sachant bien protégé par Marc'h Brezhoneg, qui lui ne s'en inquiétait pas plus, rassuré par la présence de Loïc !

 

L'été, Loïc passait des heures à se promener dans la forêt, d'autant que les jours étaient plus longs. Il remontait en direction de Traou Nez, Coat-Hermit et Frinaudour. Là, il y retrouvait la voie ferrée et le pont de pierres avec ses arches magnifiques enjambant le Leff. Loïc connaissait bien cette rivière partant de Lanleff pour venir se jeter dans le Trieux au pont de Frinaudour. Il l'avait longée quelques fois avec son papa pour aller faire moudre du grain à l'un des nombreux moulins afin d'avoir de la farine blanche. C'est que l'on ne trouvait, à cette époque, que de la farine de blé noir chez le marchand.

 

Remontant de Frinaudour, Marc'h Brezhoneg et Loïc passaient tout près de la fontaine, du lavoir et de la petite chapelle St Jean entourée d'hortensias bleus et roses. Ils reprenaient, par les chemins, la direction de Plourivo, laissant derrière eux la croix de St Ouarn, vestige de la guerre des bretons contre les anglais.... ou les normands; on ne savait plus très bien.

 

 

Pour revenir à la grève de Pont Erwan, Loïc aimait passer par Lancerf. Pas le long de la ligne de chemin de fer cette fois, mais par le hameau. Juste pour avoir le plaisir d'admirer la chapelle et se remémorer, Célestin, le maître, leur expliquant que cette chapelle faisait partie de l'  « Histoire de France ». C'est en effet dans cette chapelle que furent enterrés, en grande cérémonie, le Comte de Labenn, fils naturel de Napoléon III et son fils de cinq ans. « Un  Napoléon  venu ici, à Lancerf », Loïc n'en revenait toujours pas !...

Il y avait là aussi une fontaine et un lavoir. Loïc y fit boire son cheval avant de parcourir les deux derniers kilomètres pour rejoindre Pont Erwan.

 

C'est le cœur gros qu'il laissait son ami Marc'h Brezhoneg, mais aussi les yeux encore tout pleins de ces magnifiques paysages, qu'il connaissait pourtant si bien, mais dont il ne se lassait jamais. Ils iraient encore et encore dans la forêt de Penhoat.

« Noz vat (bonsoir) Marc'h Brezhoneg »

« Noz vezhvat (bonne soirée) Loïc! Reviens vite me voir, j'ai hâte que nous repartions tous les deux en balade ! »

«Me ivez! (moi aussi!) Marc'h Brezhoneg! »

 

 

L' école communale

 Tous les matins, Loïc partait à pied du hameau de Kergrist pour se rendre à l'école communale, au bourg de Plounez. Tous les matins, ou presque, du lundi au samedi, le jeudi et le dimanche étant jours de repos.

L'école commençait à neuf heures et il fallait une petite demi-heure à Loïc pour s'y rendre; d'autant qu'il n'y allait pas directement, sans pour cela faire l'école buissonnière (skol-louarn). On disait aussi: « faire l'école du renard (ober skol al louarn)! En effet, il délaissait volontiers les chemins de traverse qui l'eurent emmené en moitié moins de temps, pour passer par Penn Crec'h. Là, arrivé devant une grande et belle maison, il n'avait même pas le temps de sonner la petite cloche du porche que la porte s'ouvrait. C'était le même cérémonial tous les matins d'école et visiblement, Loïc était attendu ! Attendu, c'est bien peu dire, car depuis huit heures et demie quelqu'un faisait les cent pas dans la maison. Chaque jour d'école, Gwenaëlle se levait à sept heures et demie. Oh, elle n'avait pas grand travail à faire avant de partir à l'école, mais le temps de prendre le petit déjeuner avec ses frères et maman; de l'aider à faire le peu de vaisselle du matin; faire sa toilette et s'habiller, une heure c'était vite passé et elle n'aurait pas voulu faire attendre Loïc. Gwenaëlle allait à l'école privée et Loïc à l'école publique, mais pour rien au monde ils n'auraient fait le chemin séparément!

 

Au bourg de Plounez, il y avait, comme dans beaucoup d'autres bourgs deux écoles. Une publique et une privée, mais on se plaisait à dire dans le publique qu'il y avait trois écoles, une privée et deux publiques. En fait, la différence venait du fait que l'école publique possédait deux classes. Une classe maternelle (skol-vamm) avec une institutrice et une classe élémentaire avec un instituteur, monsieur Célestin.

 

Gwenaëlle et Loïc descendaient la route, cartable à la main, comme deux bons amis qu'ils étaient depuis l'âge de six ans environ. Gwenaëlle portait un petit chemisier ou une veste, selon la saison, tombant sur une jupe plissée. Des soquettes montantes et été comme hiver, de petites chaussures. Toujours en beauté, c'était la fille d'un armateur paimpolais, mais sans jamais en rajouter car elle ne voulait pas gêner Loïc.

Loïc, lui, toujours propre comme un sou neuf, portait un pantalon de toile ou une culotte courte en fonction de la température, sur lequel tombait un maillot de la même toile. L'été en chaussures, l'hiver il mettait plus volontiers ses sabots de bois (botez-koad) parce que, rembourrés avec de la paille, ils étaient plus chauds.

Tout le monde arrivait de droite et de gauche dans le bourg. On arrivait ensemble des hameaux voisins. Publique ou privé, les enfants ne faisaient guère la différence entre eux. Il y avait bien assez de la stupidité des adultes pour railler sur « les pas comme eux », mais se faisant des courbettes et des politesses quand ils se croisaient …! On comprend mieux pourquoi on disait « skoul an diaoul » (école du diable!) quand on parlait de l'école publique!

 

Nos deux amis, arrivant de Penn Crec'h se séparaient à hauteur de l'église, chacun partant vers son école. Gwenaëlle devait remonter une partie de la route, car même s'ils passaient devant l'école privée en descendant au bourg, elle tenait à aller jusqu'au bout avec Loïc, ce qui l'arrangeait bien !

 

Le lundi, Loïc avait dans son cartable un peu usé un sarrau noir dont maman avait renforcé les coudes (il le portait déjà depuis quelques années). Bien lavé, bien plié, il sentait bon le gros savon. Maman Tréguézec avait dû faire vite, car l'école finissait à quatre heures et demie le samedi et il fallait que l'unique tablier de Loïc soit lavé le samedi soir pour être repassé le dimanche après-midi. Quelquefois, quand le temps avait été trop mauvais, que le linge n'avait pas réussi à sécher assez vite, maman se levait très tôt le lundi matin pour donner un coup de fer. Quand on dit « très tôt », c'est vraiment très tôt, car il fallait tout d'abord relancer le feu dans la cuisinière pour que les fers à repasser, posés à même les flammes, puissent être assez chauds. Dans tous les cas, Loïc partait de la maison le lundi matin avec des vêtements propres, repassés et reprisés si besoin.

 

Dans son cartable, il y avait aussi le casse-croûte « torr-naon », car il ne rentrait pas le midi et mangeait à la cantine comme d'autres camarades venus de plus loin que lui. Là, la maîtresse de maternelle agrémentait le repas apporté par les enfants d'une bonne soupe l'hiver, qu'elle avait préparé pour eux, ou de quelques légumes du jardin de l'instituteur.

Mais il y avait aussi quelque chose de très précieux dans ce cartable. Quelque chose qui valait un trésor à ses yeux. Un joyau qui lui avait été offert pour l'anniversaire de ses douze ans ! … un magnifique plumier !

 

Fait de bois verni rouge (du bois exotique avait dit papa Tréguézec), il comportait trois étages. Le premier, sur lequel se rabattait un couvercle, se divisait en deux parties pivotantes sur elles-mêmes et ouvrant ainsi sur un deuxième étage. Là, des rainures sur toute la longueur permettaient d'y ranger les porte-plumes. Il y en avait trois. Deux en bois et un troisième, taillé dans de l'os, représentant un hippocampe. Merveille supplémentaire, son œil servait de loupe. L'étage du dessus, en deux parties ouvrables, servait à ranger les plumes Sergent-Major et les gommes. Quant au troisième étage, beaucoup plus discret puisque, logé au fond du plumier, s'y tenait un tiroir secret !

Pour Loïc, toute la valeur de cet objet tenait dans sa beauté et son ingéniosité de menuiserie; mais aussi pour ce tiroir secret qui renfermait, soigneusement plié, ce petit mot :

« Je suis heureuse de t'offrir mon plumier, parce qu'il est très beau et parce-que papa et maman sont d'accord. Joyeux anniversaire ! »

Gwenaëlle 

 

C'était certainement le bien le plus précieux qu'il n'ait jamais eu et il n'aurait jamais été un seul jour à l'école, sans son superbe plumier.

 

Arrivé dans la cour de l'école, on posait son cartable (sac'h-skol) ou sa musette pour certains, sous le préau et l'on allait jouer avec les copains. Les garçons jouaient aux billes ou au ballon, mais là, le maître veillait, valait mieux pour les carreaux ! Les filles, elles, jouaient au cerceau ou à la marelle; des jeux de filles quoi !

Neuf heures pétantes, le maître Célestin sonnait la cloche et c'était une volée de moineaux qui se dirigeaient vers le préau. Chaque écolier (skoliad) récupérait cartables et vêtements, pour venir se ranger ensuite devant la porte de la classe.

 

Deux par deux, sans bruit, Loïc et ses camarades attendaient que le maître donna l'ordre d'entrer. Alors, bien rangés et sans bousculade, ils entraient un par un dans la classe, non sans s'être arrêtés devant monsieur Célestin, en lui disant: « bonjour Maître » et en lui montrant leurs mains. Si, par malheur, une main n'était pas très propre, le maître fronçait les sourcils et désignait du doigt le robinet de la cour. Il n'avait pas besoin d'en dire plus; l'enfant y allait tout penaud et revenait passer l'inspection. Quelquefois, il arrivait même que monsieur Célestin regarda les oreilles et les cheveux. Il ne disait rien à l'enfant, mais le soir il y avait un petit mot pour les parents.

L'instituteur (skolaer) était quelqu'un de très respecté dans le village. C'était le savoir, l'intelligence, l'exemple à suivre, la personne à consulter quand on se questionnait, puisqu'il savait tout sur tout ! Il avait dû en faire des grandes études pour en arriver là ! On le respectait autant que le Maire, le Curé ou le Docteur. D'ailleurs, il n'était pas rare que le médecin de famille, surchargé de travail à battre la campagne du matin au soir, conseillât à ses patients d'aller voir le maître d'école pour relire l'ordonnance, si besoin. Comme il était très savant et qu'il avait une belle écriture, il était aussi secrétaire de mairie, ce qui enlevait bien des tracas à monsieur le Maire! La maîtresse de l'école privée, qui était une religieuse, « une bonne sœur », comme on disait, allait à domicile faire les piqûres.

Monsieur Célestin était très écouté et respecté. Il va sans dire que lorsqu'il donnait un petit mot pour les parents, on était sûr que ce ne serait pas sans suite !

 

En entrant dans la classe, on allait au mur du fond où chacun avait sa patère pour y accrocher son manteau, sa veste ou son ciré. Les jours de pluie, on laissait son ciré à s'égoutter, sous le préau. Loïc sortait son sarrau du cartable et l'enfilait. A la fin de la journée il serait suspendu à la patère jusqu'au lendemain et ainsi de suite tous les jours de la semaine jusqu'au samedi, jour où Loïc le rapporterait à la maison. On enlevait ses chaussures ou ses sabots et l'on mettait ses chaussons.

Le maître allait directement à son bureau, simple table posé sur une estrade. Debout près de leurs pupitres, les enfants attendaient en silence, que l'instituteur donna l'ordre de s 'asseoir. Il était grand, bel homme, il en imposait dans sa blouse grise. Ses souliers toujours bien cirés brillaient comme des souliers vernis. C'était le mari de la maîtresse de maternelle, si bien que chaque enfant était passé dans les mains des époux Célestin. Sans ne les avoir jamais eus, le maître connaissait déjà le caractère et les habitudes de tous les petits nouveaux.

Il était très gentil mais savait se faire respecter ! Haussant rarement le ton, il fronçait les sourcils et cela suffisait la plupart du temps.

De l'autorité, il lui en fallait aussi … faire l'école à une classe de vingt à trente élèves, allant du cours élémentaire au certificat d'études!

Chaque rangée correspondait à un niveau avec des bureaux de deux, trois ou quatre places. Le dessus du bureau se soulevait et l'on y rangeait des livres et tout ce qui ne servait pas tous les jours. Il fallait prendre garde à ne pas y oublier quelque chose que le maître avait dit de prendre car il aurait fallu, après, déranger le voisin en plein travail et enlever tout ce qu'il y avait dessus. Quand une rangée faisait un travail, l'autre en faisait un autre, puisque pas de même niveau. Monsieur Célestin pouvait très bien faire faire une dictée au cours élémentaire et une interrogation écrite sur une leçon apprise la veille aux « dernière année ». L'interrogation écrite avait été copiée au tableau, avant la classe le matin, ou le soir et le tableau retourné, les élèves recopiaient sur leur cahier, la question et la réponse. Le maître avait beau avoir plusieurs matières en chantier, en même temps, cela ne l'empêchait pas d'être vigilant. Il arpentait les allées de la classe, les mains derrière le dos, tenant une grande badine de coudrier et gare aux tricheurs ou aux perturbateurs !

 

Loïc était bon élève et le maître, tout en s'efforçant de ne pas le montrer, l'aimait bien. Il était bon en géographie et papa, marin, le faisait voyager, autant par les livres de classe que par ses récits de voyage … ce qui l'aidait beaucoup ! Il aimait bien l'histoire et s'y était intéressé encore plus depuis qu'il savait que Napoléon III était venu à Lancerf. Par dessus tout, il adorait les sciences naturelles et le calcul. Il avait plus de mal avec le français ! Il faut dire qu'à la maison, il n'entendait parler que le breton. Loïc maitrisait mieux le français que ses parents car à l'école, on avait interdiction absolue de parler breton ! Pourtant, il avait bien entendu quelquefois monsieur Célestin parler avec monsieur le Maire en breton ! Quand le maître recevait un parent, il parlait bien breton tous les deux ! Mais non, défendu ! Le maître ne faisait que respecter les consignes de sa hiérarchie!

 

Loïc, comme chacun des enfants de la classe, avait des petites corvées régulières à accomplir. Tous les jours, par exemple, un élève était chargé d'effacer le tableau en fin de journée et attention à ne pas effacer l'autre côté, si le maître y avait écrit quelque chose pour le lendemain. Un autre était chargé de remettre une bûche dans le poêle avant que le feu ne se meure. Poêle capricieux, qui chauffait peu mais fumait beaucoup ! Parfois, en plein hiver, il fallait ouvrir les fenêtres, tellement la classe était enfumée. D'autres fois, le maître autorisait à mettre les vestes pour se réchauffer et pouvoir écrire. Autre corvée, que Loïc aimait bien car on restait avec le maître, le samedi soir après la classe, c'était le ménage. Monsieur Célestin désignait une fille et un garçon (les hommes, disait-il, doivent participer à la propreté de la maison!) qui passaient le balai, vidaient les poubelles, remplissaient les encriers. Ah, ces encriers, s'ils avaient pu parler; ils en auraient eu des histoires à raconter ! Des morceaux de craie ou de buvards qui atterrissaient dedans....par hasard ! Des petits doigts coincés, qui ressortaient « tout bleus » et que l'on cachait derrière son dos pour ne pas être puni!

Les buvards!... justement, c'était aussi un petit trésor que Loïc avait dans son cartable.

Plein de buvards de toutes tailles, de toutes les couleurs avec plein de dessins différents. Loïc n'avait pas eu à les acheter; ils étaient rapportés par papa de ses voyages ou offerts à maman par l'épicier ambulant qui passait une fois la semaine à Kergrist. Il y avait le « monsieur noir au chapeau rouge » souriant de toutes ses dents blanches. C'était le buvard de réclame du chocolat en poudre Banania. Il y avait ceux de la Chicorée Leroux, de l'Huile Lesieur, des Pâtes Lustucru, des Vins Gévéor, du Café Excelsior. La maman de Gwenaëlle en collectionnait les points et elle avait eu, en cadeau, une nappe à carreaux rouges et blancs et une douzaine de serviettes assorties. Elle ne s'en servait jamais et avait dit à sa fille qu'un jour, elles constitueraient sa dote. Chez Loïc, on buvait plutôt de la chicorée et avec la chicorée, à sa grande désolation, il n'y avait pas de cadeau. Heureusement il y avait les buvards.

Il lui arrivait d'avoir des buvards en double. Alors, Loïc les échangeait (quand il avait déjà donné les mêmes à Gwenaëlle) contre quelques billes. Un Chicorée Leroux valait bien cinq billes mais un Banania en valait bien dix ou un calot !

 

Dans son plumier, dans le tiroir secret du fond, Loïc rangeait ses « Bons Points ». Monsieur Célestin, le maître, distribuait en récompense aux bons élèves ces petits morceaux de carton rectangulaire, marqués « Bon Point ». Ces Bons Points, étaient porteur d'un message publicitaire pour le « savon Cadum » par exemple, d'une recommandation d'hygiène « on doit se laver les mains avant de se mettre à table », ou encore « on ne doit pas ronger ses ongles ». Pour dix bons points, l'instituteur donnait une image. Dessin d'un joli paysage de montagne enneigé ou portrait d'un homme célèbre. Loïc en avait une collection de ces images, toutes rangées dans une boîte, dans son pupitre. Il avait bien pensé les coller dans un cahier, comme un album, mais pas question car, s' il donnait des bons points, l'instituteur pouvait en reprendre. Et si c'était vraiment très grave, il pouvait même reprendre une image ou plusieurs !

A l'école, on ne faisait pas que lire, compter, dessiner. On apprenait aussi des poésies et des chants. Par exemple, il était de bon usage d'apprendre les fables de La Fontaine. Le maître se servait de chacune d'elle pour sa leçon de morale. Il savait aussi profiter d'un incident sur la cour pour étayer sa leçon de morale, ou faire apprendre une nouvelle fable. Un garçon avait perdu toutes ses billes au jeu? c'était l'occasion d'apprendre Pérette et le pot au lait par exemple!

On apprenait et l'on chantait « La Marseillaise », car il était de coutume d'accompagner l'instituteur et le Maire au monument aux morts. Toute la classe était là et aucune excuse n'était recevable pour s'en dédouaner. Loïc arrivait à l'âge où la voix ne sait plus trop où se placer, passant de l'aigu au grave, sans qu'il y puisse quelque chose, mais il aimait bien chanter et il avait des copains qui étaient comme lui ! Il avait tout de même remarqué que cela ne se produisait pas chez les filles … bizarre !

 

Loïc était studieux et appliqué, ne trouvant jamais le temps long à l'école. Pourtant, il était heureux quand à quatre heures et demie, monsieur Célestin disait: « il est l'heure, rangez vos cahiers ». Il savait qu'il allait retrouver Gwenaëlle qui l'attendait certainement.

Un léger brouhaha faisait suite au silence; chacun rangeait ses affaires. Puis, par rangée, le maître faisait se lever les élèves qui allaient récupérer leur vêtement à la patère pour y laisser leur tablier. Chacun sortait, toujours en silence, non sans avoir salué monsieur Célestin d'un « bonsoir Maître » suivi, pour les moins timides, d'un « à demain »!

Loïc traversait la cour de l'école, franchissait le portillon, sans courir, mais...tout juste ! Gwenaëlle l'attendait toujours au même endroit, à la croisée des chemins de Kernuet et de La croix Barillet. Si Loïc était sorti un peu avant, il allait en direction de l'école privée, à la rencontre de Gwenaëlle, c'était leur route pour rentrer. Le cérémonial du matin se reproduisait à l'envers. Ils remontaient tous les deux le chemin de La Croix Barillet, se racontant mutuellement les péripéties de leur journée. C'étaient des rires, des chants ou des galopades que l'on entendait.

Ils avaient pris l'habitude, quand arrivaient les beaux jours, de cueillir, chaque lundi et chacun pour sa maman, un petit bouquet de fleurs des champs. Coucous, violettes, marguerites, le choix ne manquait pas, ils n'avaient qu'à se pencher.

Loïc raccompagnait Gwenaëlle jusqu'au porche de sa maison. Là, on se disait bonsoir et à demain, mais, déjà depuis quelque temps, par pudeur, sans doute, on ne se faisait plus la bise.

 

Loïc reprenait la route de Lézardrieux, direction Kergrist. Après s'être arrêté, comme au matin, devant la forge du père Karou, il arrivait chez ses parents où l'attendaient déjà les tartines de confiture que maman avait préparées.

Après ce goûter, il allait, avec elle, pendant une heure garder leurs quelques vaches qui paissaient sur les talus. Puis, pendant que maman trayaient les vaches, Loïc s'installait dans l'unique pièce de la maison et faisait consciencieusement ses devoirs. Mais déjà sa pensée l'emmenait au lendemain matin, jusqu'au porche de Gwenaëlle. C'était sa dernière année d'école et ses quatorze ans commençaient à provoquer en lui quelques émois!

 

 

Le Certificat d'Etudes Primaires

Le Certificat d’Études Primaires

Testeni-a-studi kentan

 

Loïc était entré dans sa dernière année d’école, il travaillait dur en classe comme à la maison car à la fin de son année scolaire, c’était l’épreuve, à la fois tant attendue et redoutée, du Certificat d’Études.

Tant attendue, surtout pour certains, parce que c’était la fin de l’école obligatoire et pour les parents de ceux là, la certitude d’avoir des bras supplémentaires pour les travaux des champs.

Redoutée pour d’autres, qui envisageaient plutôt d’obtenir ce diplôme pour trouver un travail et ne pas rester à la ferme. Et puis, tout simplement, avoir son Certificat d’Études, était quelque chose d’honorifique; on n’était pas n’importe qui quand on avait son certificat d’études et il vous ouvrait beaucoup de portes !

 

Le soir, après l’école, quelques écoliers restaient avec le maître pour travailler un peu plus, voire rattraper un peu de retard accumulé durant cette année cruciale. Loïc ne faisait pas partie de ces enfants qui manquaient souvent l’école, mais le maître avait souhaité qu’il soit là et après concertation avec Gwenaëlle, il avait accepté. Après concertation avec Gwenaëlle, car il n’aurait pas voulu lui faire de peine et aurait été triste à l’idée de ne pas la voir chaque soir. Elle lui avait promis qu’elle viendrait l’attendre et chaque soir, elle était là !

En fait, monsieur Célestin avait expliqué aux parents de Loïc que la présence de leur enfant à ces cours du soir allait aider ses petits camarades à « les tirer vers le haut » Il avait ajouté aussi, très discrètement, qu’il avait de grandes ambitions pour Loïc, mais qu’il leur en parlerait le temps venu. Les parents de Loïc avaient accepté bien volontiers, vu la considération qu’ils avaient pour Monsieur l’Instituteur, mais ils se demandaient bien, tout de même, quelles pouvaient être ces « Grandes Ambitions » !

Le mois de Juin arriva très vite et avec lui le grand jour !

 

Depuis quelques jours déjà, la tension était palpable à l’école. Monsieur Célestin n’acceptait plus aucun bruit des autres niveaux lorsqu’il faisait travailler les dernières années. Il avait donné assez de travail aux autres pour pouvoir se consacrer plus amplement aux futurs candidats. Il n’acceptait aucun retard de ceux ci à l’ouverture de la classe et les révisions à faire à la maison devaient être à jour chaque matin. L’avant dernier jour d’école avant l’examen, le maître le passait à mettre ses élèves en condition. On répétait, en quelque sorte ! L’instituteur distribuait des questionnaires auxquels il fallait répondre dans un temps donné, faisant le décompte des dernières minutes, montre gousset en main.

Le dernier jour, cette fois c’était très décontracté ! Pas de travail en classe et déjà pas de devoir à faire la veille à la maison. Le matin, le maître avait emmené tous ses écoliers dans un champ et l’on avait passé la matinée à jouer au ballon.

Les enfants avaient l’habitude pour la plupart de pratiquer ce sport avec lui puisqu’il s’occupait de l’équipe de foot avec monsieur le curé. L’après midi, toute la classe était partie en balade, dans les chemins des alentours. Cela arrivait quelques fois et très souvent vers le mois de Mai où les enfants étaient très dissipés et avaient du mal à se concentrer en classe. Un bon bol d’air et l’école reprenait son cours normal. Monsieur Célestin avait constaté que l’on perdait moins de temps ainsi, plutôt que de distribuer des remontrances ou des punitions !

 

La classe terminée, le maître avait gardé encore quelques instants ses élèves du certificat pour leur faire ses toutes dernières recommandations :

« Demain, c’est le grand jour et vous êtes fin prêts les enfants.

Je sais que cela va marcher pour vous, car si je n’en avais pas été convaincu, je vous aurais fait redoubler votre dernière année.

 Soyez confiants, restez calme, même si les réponses ne vous viennent pas tout de suite, sachez réfléchir et surtout, même si vous savez, donnez-vous un peu de temps avant de répondre ! Pensez à la fable du lièvre et de la tortue !

Rappelez-vous : je lis ma question, je la relis encore une fois et là seulement, je peux prendre mon porte-plume ! N'écrivez jamais directement, faites un brouillon et recopiez ensuite. Vous éviterez les ratures et corrigerez ainsi quelques fautes d'orthographe.

Quand j’ai fini mon travail, je le relis avant de le rendre. Ce n’est pas un concours de vitesse. Ce n’est pas par ce que j’aurai rendu ma copie le premier que j’aurai la meilleure note ! Et ce n’est pas non plus par ce que je l’aurai rendu le dernier que j’aurai la plus mauvaise ! Le tout est de rendre son devoir terminé, dans le temps imparti et d’en être satisfait!

Pour les épreuves orales, quand vous serez devant l’examinateur, pensez à cette classe, dites-vous que vous êtes devant moi. Récitez votre poésie, comme si vous la récitiez à quelqu’un que vous aimez bien, cela mettra du sourire dans votre voix et sur votre visage. Faites de même pour le chant !

Allez les enfants, rentrez chez vous. Pas de corvées ce soir à la maison, les parents sont d’accord. Couchez-vous de bonne heure, on se retrouve demain matin à 8 heures précises ici. Pas de retardataire et n’oubliez pas votre cartable, avec seulement votre plumier, vos buvards, un crayon de bois, une gomme et les feuilles blanches que je vous ais données pour vous servir de feuilles de brouillon. Pensez aussi à votre repas du midi ! A demain les enfants..8 heures ! »

« A demain maître ! » avaient répondu, presque en chœur les enfants.

Et chacun était parti de son côté.

Loïc s'aperçut à ce moment que pendant tout le temps qu’ils avaient passé, lui et ses camarades, avec monsieur Célestin, il n’avait pas pensé un seul instant à Gwenaëlle et il s’en voulait. Peut être ne l’attendait elle déjà plus, il avait beaucoup de retard sur les autres jours !

Mais non, Gwenaëlle était là, elle l’attendait sans s’être rendue compte, elle-même, du temps écoulé et aurait pu l’attendre encore s’il l’avait fallu. Ce soir pour la première fois, c’est elle, avec l’accord de ses parents, qui raccompagna Loïc.

Sur le chemin du retour, Loïc lui expliqua sa journée passée et le déroulement prévu pour celle du lendemain. Gwenaëlle le rassurait et si elle était aussi stressée que lui, s’efforçait de ne pas le laisser paraître et se voulait très confiante.

A la porte de la maison, après avoir salué madame Tréguézec, Gwenaëlle prit congé de Loïc :

« Je penserai fort à toi demain ! » et elle lui glissa quelque chose dans la main :

« C’est ma chaîne et mon médaillon, emporte les avec toi, ils te porteront bonheur ! » Loïc regardait cette jolie attention lorsqu’il senti un baiser se poser délicatement sur sa joue. Il avait à peine relevé les yeux que Gwenaëlle s’éloignait déjà en ajoutant : « si tu peux, passe par la maison après pour me dire!»

« Promis » avait répondu Loïc d’une voix un peu étranglée.

Maman Tréguézec, revenant à cet instant vers la maison et ayant assisté de loin à la scène, vit le trouble de Loïc et fit demi tour…comme si elle avait oublié quelque chose !

 

Loïc se leva très tôt ce matin là. Il s’était réveillé de très bonne heure et avait attendu le retour de maman, revenant de traire les vaches, avant de se lever. La nuit avait été un peu agitée. Il en avait fait des rêves et pas que des bons!

Maman Tréguézec était debout depuis déjà bien longtemps. Quand Loïc dormait encore, elle avait sorti les habits du Dimanche de son fils, avait passé en revue toute la tenue avant de donner un coup de fer au pantalon. Pas question que Loïc ait le moindre plis, le moindre accroc; que penserait-on de lui et de ses parents.

Loïc déjeuna tranquillement, puis vérifia son cartable préparé la veille.

Le plumier de Gwenaëlle y était bien, avec un porte-plume et des plumes de rechange. Quelques buvards qu’il avait choisis tel que monsieur Banania, le savon de Marseille, les biscuits Belin. La gomme et les feuilles blanches du maître y étaient aussi. Tout semblait près, ne manquait plus que le repas du midi.

Loïc s’habilla, toujours aussi tranquillement, ce qui surpris sa maman qui, elle, savait qu’elle allait trouver la journée bien longue ! Elle lui avait préparé une musette, celle que papa Tréguézec prenait pour partir au travail. Dedans, elle avait mis deux tranches de pain noir, avec un bon morceau de lard. Des petits gâteaux qu’elle avait confectionnés la veille et délice suprême, un morceau de chocolat. Du chocolat, que l’on ne mangeait que certains Dimanches, acheté à l’épicier ambulant.

Il vérifia, au moins dix fois qu’il avait bien la chaîne et le médaillon de Gwenaëlle. Il les portait autour de son cou pour être sûr de ne pas les perdre. Il était le seul à savoir !

Papa n’était pas là, parti en mer depuis quelques jours. Il avait glissé, dans sa musette, un petit mot pour son fils. Loïc sourit en le lisant :

 

« te zou eur paotr mad ha me meus confians ennout. Me zo zur te hayou ha ma ne vije ket evel-se, me vo fir douzit ordinal » Tadic

 

« tu es un garçon courageux et je te fais confiance. Je sais que tu réussiras et même si ce n’était pas le cas, je serais toujours fier de toi ! » Papa

 

Il mit son petit mot dans sa poche et embrassa sa maman. Il avait jeté un œil à l’horloge et savait qu’il était temps de partir. Le maître avait dit :  « 8 heures précises » et il se devait d’être à l’heure.

Maman Tréguézec était restée sur le pas de la porte et regardait Loïc s’éloigner. Elle aussi était fière de lui. Lui qui était déjà tiré à quatre épingles les jours de semaine, on aurait pu croire qu’il allait à la messe !

Cartable et musette sur le dos, il passa devant la forge du père Karou, s’arrêta quelques secondes et le gratifia d’un bonjour plus timide qu’à l’habitude. Ce à quoi, le forgeron, activant son soufflet, lui répondit d’un signe amical de la main et d’un « bonne chance petit ! » Lui aussi savait que Loïc partait pour sa première confrontation avec les réalités de la vie.

Loïc cette fois, ne prit pas la direction de Penn Crec’h. Par le chemin de Crec’h An Dilhenn, il rejoignit Kérez, puis à hauteur de Crec’h Tiaï, pris le chemin de Kérénez, puis celui de Kernuet qui l’emmenait au bourg de Plounez.

Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour arriver devant l’école. Il était le premier arrivé, ou presque…quelqu'un était déjà là ! Monsieur Célestin était dans sa classe. Apercevant Loïc, il lui fit signe de rentrer. Il allait sans doute lui donner ses dernières recommandations ? En fait non, il lui demanda s’il avait bien dormi, s’il avait bien déjeuné avant de partir et se mit à parler de tout et de rien. De son métier d’instituteur, de sa femme maîtresse des maternelles, de son jardin et même des parties de pêche qu’il allait faire au Lédano. Loïc n’en revenait pas ! Que son instituteur fasse autre chose que l’école aux enfants, il n’y avait même seulement jamais pensé ! Et pourtant, c’était un homme comme les autres, plus intelligent que tous ceux qu’il connaissait à Kergrist ou à Plounez, et c’était donc logique que lui aussi ait une vie, en dehors de l’école !

Le temps avait passé, les autres camarades étaient arrivés et Loïc en avait oublié le certificat. Bien joué monsieur l’instituteur !

Le maître vérifia pour chacun des élèves qu’il avait bien tout le matériel demandé et le casse-croûte du midi. Sa femme, Marie Joseph lui avait préparé un petit encas et avait rajouté un peu de supplément, au cas ou un enfant n’aurait pas eu assez !

Il faut dire que cette Marie Jo, comme tout le monde l’appelait ici, c’était la bonté même ! Maîtresse de maternelle, couturière, cantinière, cuisinière, elle allait même jusqu’à stériliser des bocaux de fruits et de légumes de leur jardin. Elle faisait de la soupe l’hiver, des flans l’été, des tartes, si bien que l’on était certain, pour les plus démunis, que de laisser son enfant à la cantine le midi, il aurait plus à manger que s’il rentrait à la maison. On n’en profitait pas non plus, car on savait être généreux avec eux. Si on tuait le cochon, il y avait toujours quelques côtelettes, ou du boudin pour les instituteurs. On récoltait les patates, il y en avait quelques kilos pour eux. A la bonne année, il n’était pas rare de voir un enfant arriver avec une douzaine d’œufs, une bouteille d’eau de vie.

 

Instituteur en tête, tout ce petit monde prit le chemin de Kergiguel, direction Paimpol, à pied bien entendu! Le certificat d’études se passait à l’école publique de Paimpol. Les enfants pressaient le pas, car il ne fallait pas être en retard, mais surtout, par ce que le maître faisait de plus grandes enjambées qu’eux ! Il fallait être à l'heure pour l'appel et personne ne traînait!

 

Arrivé à hauteur de l'église de Paimpol, on rencontrait des groupes d'enfants accompagnés de leurs instituteurs. Il en arrivait de partout car on venait des communes des alentours; Kérity, Ploubazlanec, Loguivy de la Mer, Plourivo, Kerfot, Lanleff, Lanloup, Plouézec, Pléhédel. Mises à part les fêtes de village, Loïc avait rarement vu autant de monde! D'ailleurs Loïc se demandait bien si une école pouvait être assez grande pour accueillir autant d'écoliers. Il fallait qu'elle ait beaucoup de classes!

 

Il y avait bien là, dans cette cour, une bonne centaine d'enfants, mais malgré ce grand nombre, on entendait que peu de bruit, plutôt des chuchotements. Les enfants ne s'étaient pas mélangés, restant bien sagement par groupes de villages. La pression commençait à monter, Loïc lui même avait la gorge un peu serrée!

Alors que les autres instituteurs s'étaient regroupés et discutaient entre eux, monsieur Célestin était resté près d'eux. Il expliquait que lui aussi, il y avait fort longtemps, était venu passer son certificat d'études ici, ce qui fit sourire Loïc qui, l'espace de quelques secondes, vit son maître d'école en culotte courte! 

Un grand gaillard, l'air sévère, sorti d'on ne sait où, une grande feuille en main s'adressa à l'ensemble de la cour: «  je vais vous appeler par ordre alphabétique. A l'appel de votre nom, répondez présent et dirigez-vous vers la classe désignée. Vous avez tous compris? Alors allons y! » et il commença alors à égrainer toute une liste de noms.

 

Comme l'avait expliqué le maître la veille, on ne se retrouvait pas forcément dans la même salle de classe que ses camarades. Il avait expliqué aussi qu'il y aurait des surveillants dans chaque classe, qu'il n'en ferait pas partie, mais qu'il resterait présent sur la cour et qu'ils pourraient les voir entre chaque épreuve.

 

Tout se déroulait donc, à l'explication près, comme l'avait dit le maître la veille, si bien que, pour le moment, les élèves de Plounez n'étaient pas trop stressés.

Ce n'était pas le cas de tout le monde! Certains avaient les yeux brouillés, d'autres les mains moites, d'autres encore des envies soudaines de faire pipi, mais dans l'ensemble, tout se passait bien!

 

Installé à un pupitre, chacun avait devant lui une feuille sur laquelle était écrit: en plein milieu, en haut, la date; à la ligne du dessous, à droite: - Nom - Prénom - École et, complètement à gauche: - Épreuve de:

On avait expliqué à haute voix comment remplir cette partie, très importante et on l'avait même remplie sur le champ, pour plus de sécurité!

Pour chaque épreuve, une grande personne lisait le sujet à haute voix. Les élèves suivaient sur la feuille polycopiée qui leur avait été distribuée avant.

Loïc retrouvait, émanant de cette feuille, cette même odeur d'alcool qu'à son école. Ils avaient dû en faire des tours de manivelle de la ronéotypeuse pour imprimer toutes ces pages! Loïc repensait à ces soirs de corvées avec le maître, où ils imprimaient des copies pour le lendemain.

Le sujet lu, le grand monsieur dit: « Pas de questions? Alors vous pouvez vous mettre au travail (et il donnait le temps imparti à l'épreuve). Quand vous avez fini, vous sortez de la salle, sans faire aucun bruit, sous peine d'avoir un zéro à votre copie! »

Sévère le bonhomme se dit Loïc, il ne regrettait pas d'avoir fait sa scolarité à Plounez!

Il en fut ainsi toute la matinée. Histoire-géographie, calcul, sciences naturelles. Chaque épreuve ponctuée d'une pause dans la cour où Loïc retrouvait ses camarades et son maître.

La dernière épreuve de la matinée était l'épreuve de français. Petite dictée, mais surtout, ce que Loïc adorait par dessus tout... rédaction! Rien que de lire le sujet, le crayon lui démangeait déjà: « Vous vivez parmi, ou avec des animaux, parlez-nous d'eux et de vos rapports avec eux! »

Loïc se jeta presque sur sa copie, mais il repensa à ce qu'avait dit monsieur Célestin: « je lis ma question, je la relis et là seulement, je peux prendre mon porte-plume! N'écrivez jamais directement, faites un brouillon» Il l'entendait, comme si il était là et cela le rassurait encore plus.

Le sujet était court et vite relu, Loïc prit son crayon de bois, sa feuille de brouillon et se mit à raconter l'histoire qu'il avait vécu avec son ami Marc'h Brezonneg.

Il revivait tous ces moments passés auprès de son ami, leur complicité, la course de pays de Plounez. Il n'avait jamais pensé à écrire ces instants de pur bonheur et il était heureux. Il aurait presque pu sentir le souffle chaud du cheval dans son cou. Il aurait presque pu caresser sa crinière.

Il réalisa subitement que, pendant sa rédaction, il avait sorti la médaille de Gwenaëlle de sous sa chemisette et la tournait entre ses doigts. Sans doute par ce qu'il associait Marc'h Brezonneg à son amie. D'ailleurs, n'était-ce pas pour elle qu'il voulait gagner cette course!

 

Quand il sortit dans la cour, il rayonnait encore de bonheur. Sourire aux lèvres, il expliqua à monsieur Célestin comment il avait rédigé son devoir. Le maître sourit discrètement, se disant, qu'un sujet comme celui là et connaissant Loïc, il devrait obtenir une très bonne note. D'autres élèves étaient déjà dehors et la cloche sonna, indiquant que la matinée et donc la partie écrite, était terminée.

 

On avait le droit de sortir de l'école pour le repas du midi, après forte recommandation d'être présent pour l'appel à treize heure. « Reprise à treize heure trente » avait dit le grand gaillard à l'air sévère! Le maître décida que l'on irait pique niquer sous les platanes, tout près du port et le petit groupe parti, musette en main, suivant, comme des poussins suivent leur mère, monsieur Célestin. D'un garçon à l'autre, on se racontait sa matinée et comment chacun avait passé les différentes épreuves.

Le casse-croûte se fit dans la bonne humeur. Il faisait beau et comme cela correspondait avec l'heure de la marée, le maître les emmena voir le passage des bateaux à l'écluse du port. Il leur expliqua, petit cours d'histoire au passage, que c'était Léonard de Vinci qui avait imaginé ce système. Quel sacré bonhomme ce Léonard, il en avait inventé des choses! Loïc se disait que, même si son papa était parti en mer pour plusieurs jours, peut-être allait-il le voir passer!

Le temps s'écoula très vite et personne n'avait trop appréhendé l'après midi (malin encore une fois cet instituteur!)

 

Tout comme le matin, on refit l'appel, auquel les élèves répondaient "présent" et se dirigeaient vers leur classe du matin, mais cette fois ils attendaient à la porte.

C'étaient les épreuves orales, calcul mental, poésie, chant et l'on passait un par un, entrant dans la classe à l'appel de son nom.

« Il y a beaucoup de monde à passer », avait expliqué monsieur Célestin, « et même si il y a plusieurs classes, vous ne serez donc pas longtemps chacun. Vous ferez, les trois épreuves à suivre. »

 

Le tour de Loïc arriva. Il entra dans la classe où se trouvait le grand gaillard à l'air sévère. C'est bien ma veine se dit-il, il fallait bien que je tombe sur lui!

« Ton nom, ton prénom, ton école! »

« Loïc Tréguézec, je suis à l'école de Plounez, avec monsieur Célestin! »

« Oui, je connais ton maître: » Ça alors, il était aussi connu que ça, monsieur Célestin! Comment un homme aussi gentil que son maître d'école, pouvait-il connaître un homme aussi bourru ?

Il se rappela soudain ce qu'avait dit le maître: « Quand vous serez devant l'examinateur, dites vous que vous êtes devant moi, ici, dans cette classe et tout ira bien! »

« Bien Loïc, nous allons commencer par le calcul mental! Tu gardes tes mains bien en vue sur le pupitre!» Alors là pensa Loïc tu peux y aller!

 

« 40 + 65; 76 + 53; 121 + 205; 6 fois 12; 9 fois 9 ; 90 divisé par 2; 200 divisé par 4 ….. » Les chiffres tombaient en enfilade et les réponses venaient presque au même rythme.

« Pas la peine d'aller plus loin, c'est bon! Bravo, tu te débrouilles bien en calcul mental et je peux déjà te dire que tu avais tout bon au problème de ce matin! » Finalement, il n'était peut être pas si méchant que ça ce bonhomme!

« Nous allons passer à la poésie. Récite-moi la fable de Jean de la Fontaine: Le lion et le rat »

Il l'aimait bien cette fable et la connaissait par cœur. Un jour, quand il apprenait à monter à cheval avec son ami Marc'h Brezonneg, alors qu'il se décourageait et s'énervait un peu, celui ci lui dit: « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage! » Une autre fois que Loïc se trouvait bien petit et bien inutile par rapport à ce grand cheval, il lui avait dit: « On a toujours besoin d'un plus petit que soi! » Plus tard, quand le maître leur apprit cette fable, il avait déjà tout compris!

Il repensa encore une fois aux conseils de monsieur Célestin: « Récitez votre poésie, comme si vous la récitiez à quelqu’un que vous aimez bien, cela mettra du sourire dans votre voix et sur votre visage? Faites de même pour le chant! »

Loïc récita sa poésie, comme s'il l'adressait à Marc'h Brezonneg, sans un seul mot d'hésitation, avec chaque point, chaque virgule, chaque soupir. Il était là, dans le pré du Lédano, avec son ami et il se sentait bien. Sa voix sortait fluide et douce, telle une musique.

« Très bien mon garçon, passons au chant!  Chante moi le deuxième couplet et le refrain de La Marseillaise!»

«  Ouille ouille ouille » se dit Loïc, « là c'est pas le même tabac! Avec ma voix bizarre, il va se boucher les oreilles dès les premières notes! » Il avait bien repéré par contre qu'il lui avait demandé le deuxième couplet. C'est vrai, se dit Loïc, que le premier, tout le monde le connait! »

Il repensa encore une fois aux conseils de monsieur Célestin, penser à quelqu'un que l'on aime bien! Tout de suite, il se vit rentrant de l'école avec Gwenaëlle, chantant tous les deux sur la route du retour. Il ferma les yeux, peut être aussi pour ne pas voir le désappointement de l'examinateur et se mit à chanter. Inconsciemment, sans même s'en rendre compte, il avait porté la main à sa poitrine. Le grand gaillard d'examinateur fut attendri, devant ce geste patriotique. En fait, les yeux fermés, Loïc avait mis sa main sur la médaille de Gwenëlle et il chantait pour elle. Et cette fois, il n'en revenait pas, sa voix n'avait pas déraillé!

« C'est bon jeune homme, lui dit l'examinateur, vous pouvez disposer! »

Loïc sorti dans la cour, son maitre était toujours là. Il avait passé toute la journée à attendre, discutant avec d'autres instituteurs. Il était là, alors que certains étaient repartis chez eux et ne reviendraient qu'à la fin des épreuves , pour l'annonce des résultats prévue pour seize heures trente.

Hé oui, on connaissait le résultat du certificat d'études le jour même!

Maintenant, commençait le temps de l'attente. Monsieur Célestin leur dit que cela ne devrait pas être trop long.

 

Seize heure trente pétantes, le grand gaillard (encore lui), que Loïc trouvait tout d'un coup moins rustre, s'adressa à l'ensemble des écoliers: « Devant chaque classe, sont affichées les listes des élèves reçus. Il vous suffira donc d'aller consulter la liste correspondant à la classe où vous avez travaillé. Faites le dans le calme! Bonne chance! »

 

Au début, les enfants allaient vers leurs classes respectives en marchant, mais petit à petit, le pas devenait plus pressant. Puis commencèrent les premiers Houai! Youpi! Hourra! Je l'ai! mais aussi les premières déceptions, les premières larmes, les premiers vrais chagrins.

 

Loïc, toujours aussi calme, en apparence seulement, ne s'était pas précipité, si bien qu'il dut attendre un peu que ceux devant lui, lui laisse un peu de place pour consulter à son tour cette fichue liste. En plus, elle était écrite par ordre alphabétique et Loïc était dans les derniers noms. Il aurait pu aller à la fin directement, mais il lisait tous les noms avant le sien. Pour voir qui de ses camarades passés dans cette classe étaient reçus, mais peut-être aussi, par peur de ne pas y figurer, retardant ainsi l'échéance! Il avait sorti la médaille de Gwenaëlle et la serrait très fort « Elle te portera bonheur! » avait-elle dit. Son autre main dans la poche rencontra un morceau de papier. Le petit mot de papa se dit-il «  Et même si ce n'était pas le cas, je serais toujours fier de toi! » Soudain, il eu peur de les décevoir.

Pas de cri, pas d'éclat de voix, Loïc se mit à pleurer. IL venait d'apercevoir son nom: Tréguézec Loïc... Moyenne générale:14/20. Il était reçu et il pensait à ses parents, à Gwenaëlle, à monsieur Célestin, il ne les avait pas déçus, ils seraient fiers de lui. Et papa qui ne rentre que dans plusieurs jours, il ne pourrait pas le savoir avant!

A ce moment, il senti une main se poser sur son épaule.

C'était monsieur Célestin qui venait le complimenter. « Félicitations Loïc et quelle moyenne générale! J'ai le détail de tes notes dans chacune des matières. Elles sont toutes excellentes, mais celle de la rédaction est exceptionnelle! Je savais que tu avais gagné la course de pays de Plounez, mais je n'en connaissais pas toute l'histoire. Peut être cela deviendra t-il, un jour, une légende! »

Monsieur Célestin était heureux, satisfait aussi de ses élèves. Grosse promotion cette année puisqu'il présentait huit élèves, trois filles, cinq garçons et que tous étaient reçus.

Lui aussi avait hâte d'être chez lui pour annoncer la bonne nouvelle à Marie Jo. Il était heureux pour elle, car chacun de ces enfants, c'est elle qui avait démarré leur vie d'écoliers.

Elle lui racontait le soir, les jours de rentrée, les petites misères, les pleurs de ces petits bouts de chou qui franchissaient pour la première fois la porte de l'école. Elle en avait consolé des gros chagrins! Combien en avait-elle pris sur ses genoux de ces petites têtes blondes, un peu effrayées de se retrouver avec cette dame inconnue, sans se douter qu'un jour, elle deviendrait leur seconde maman.

 

Tout ce petit monde allait sur la route du retour, s'égosillant de rires, de chansons et le maître toujours en tête donnait de la chansonnette lui aussi. Sortant de Paimpol par la route de Lézardrieux, à la Croix aux outils, on pris la direction de Plounez. Les gens, les entendant, sortaient en questionnant:  « alors combien de reçus ? » « Tous! » s'empressait de répondre l'instituteur, peu fier de ses gamins.

Pas plus qu'à l'aller, personne au retour ne traîna. On était pressé d'aller annoncer la bonne nouvelle à la famille, aux amis, aux voisins. Tout le monde devait savoir! Ils étaient reçus au Certificat d'Études Primaires.

A mesure que l'on se rapprochait du bourg, le groupe diminuait, chaque embranchement de chemin voyant partir un ou plusieurs écoliers en direction de leurs foyers. Arrivé près de l'église de Plounez, il ne restait plus que monsieur Célestin deux enfants du bourg et deux de la campagne, Loïc et un camarade de Landouézec, qui habitait pas très loin de la ligne de chemin de fer.

Marie Jo alertée par les éclats de voix des enfants et sans doute aussi un tout petit peu à l'affût derrière sa fenêtre, sortit sur le pas de la porte de la maternelle. Elle et son mari l'instituteur habitaient au dessus, dans un logement de fonction. Le maître salua les enfants et alla, d'un pas plus que pressé retrouver sa femme pour lui annoncer la bonne nouvelle.

L'épicier, alerté lui aussi par ce petit remue ménage, était devant sa boutique. Le coiffeur également, le savon à barbe dans une main et le blaireau dans l'autre, suivi de son client, la moitié du visage pleine de mousse à raser. Prés de l'épicerie, le café, portant au dessus de sa porte d'entée:  « Aman e vez komzet brezoneg! » (ici, on parle breton!). Petit pied de nez à l'école, où l'on n'a pas le droit de le parler! Le bistrotier les interpella : « alors, combien de reçus? » « tous, on est tous reçu! » « allez, rentrez les gamins je vous offre un verre de limonade, vous l'avez bien mérité! »

Un verre de limonade! C'était déjà un peu la gloire, un verre de limonade offert par le bistrotier! Quant on allait raconter ça aux copains, ils ne voudraient pas le croire! Mais, avant de le boire, il avait fallu raconter, par le menu détail, le déroulement de la journée, les épreuves et leurs questions. 

« Toi, disait, la femme du bistrotier, t'aurais pas su répondre à la moitié! » « N'empêche que, lui répondit son mari, je sais compter et même sans certificat j'ai su faire tourner la boutique! »

Les enfants souriaient discrètement de cette petite altercation.

Ce n'était pas le tout! Goûter à la gloire et à la limonade d'accord, mais il y avait la promesse faite à Gwenaëlle et il avait hâte d'arriver devant chez elle!

Son copain et lui se séparèrent à l'angle des chemins de Kernuet et de La Croix Barillet.

Loïc remonta prestement le chemin de Kérénez, en direction de Penn Crec'h, impatient de retrouver Gwenaëlle. Il serrait très fort ce médaillon, qui, il en était certain, lui avait porté chance!

Un cadeau merveilleux

               Loïc remontait en direction de Pen Crec'h, en sifflotant, le pas rapide et le cœur léger. Maintenant, il ne pensait plus qu'à une chose, arriver à la maison de Gwenaëlle au plus vite.

 Il arriva devant le porche, s'apprêta à sonner, mais n'en eu pas le temps! La porte s'ouvrit sur Gwenaëlle. Elle guettait de sa fenêtre de chambre l'arrivée de Loïc: 

         « Alors? Dis-moi vite! »

         « Reçu, je suis reçu, on est tous reçus! »

         « J'en étais certaine, tu vois, je te l'avais dit et maman n'arrêtait pas, depuis ce matin, de me dire de ne pas m'inquiéter pour toi! »

 Loïc ouvrit sa chemisette et enleva la chaîne de son cou.

         « C'est grâce à elle tu sais! Tu avais raison, elle m'a porté bonheur! » et il lui passa autour du cou. Cette fois encore, il se senti troublé.

         « Viens, dit Gwenaëlle, rentre à la maison, maman a préparé un petit goûter pour fêter ça! Tu ne lui dis pas pour ma chaîne, promis!»

Ce n'est pas lui qui allait dire quelque chose!

         «  Comment ta maman a t'elle pu préparer quelque chose,  elle ne pouvait pas savoir déjà. »

         « Elle a toujours dit que tu étais un élève brillant et quelques fois même que je devrais prendre modèle sur toi! » Elle ne devait pas tenir ce propos très souvent car Gwenaëlle était une enfant studieuse, elle aussi. 

 

 C'était la première fois que Loïc pénétrait dans cette immense demeure. Il connaissait bien les parents de Gwenaëlle; ils se voyaient tous les Dimanches à la messe à Plounez, mais n'était encore jamais entré chez eux. 

 Cette maison, il se l'était imaginée, ne l'ayant jamais vue réellement, puisque cachée par de grands murs. Lui qui habitait une petite maison, il s'imaginait un château, car, seule au loin, dépassait une toiture imposante surmontée de grandes cheminées.

  Toute bâtie en granit, qu'elle était belle, la maison de Gwenaëlle! Encore plus jolie et plus grande qu'il ne l'imaginait. Et toutes ces fenêtres, il devait lui en falloir du temps pour faire tous ces petits carreaux! 

 Ils traversaient tous les deux la cour; madame Le Corr ouvrit la porte d'entrée.

         « Bonjour Loïc, alors reçu? »

         « Oui Madame Le Corr, on est tous reçus! »

Se tournant vers sa fille: « Tu vois Gwen, tu n'avais pas à t'inquiéter! Je savais bien moi que notre Loïc serait reçu! »

 '' Notre Loïc ''! Elle avait dit notre Loïc, comme maman Tréguézec !

 C'est vrai qu'elle l'aimait bien Loïc, et Gwenaëlle parlait souvent de lui à la maison.

 Elle s'était prise d'amitié pour ce garçon qu'elle avait vu grandir en même temps que sa fille. Et Dieu sait ce qui se passe dans la tête d'une maman qui voit grandir sa fille, très proche d'un aussi gentil et beau garçon!

 

On prit le goûter, tous ensemble. Les frères de Gwenaëlle les avaient rejoints et l'on se régalait des crêpes (krampouas) sucrées faites à la farine de froment. Loïc mangeait plutôt des crêpes de sarrasin, c'est le blé noir (krampouas ed-du). Pour faire descendre le tout, madame Le Corr avait fait un chocolat maison. Hum que c'était bon! Et même si celui de maman Tréguézec était très bon, celui ci avait un petit quelque chose en plus. Peut-être parce qu'il le prenait pour la première fois en compagnie de Gwenaëlle, chez elle. Loïc savourait cet instant, mais les adultes, hélas, gardent les pieds sur terre et madame Le Corr fit remarquer à Loïc que sa maman devait être impatiente, elle aussi, de savoir si son fils était reçu. Les beaux jours étant là, les jours rallongeaient et maman Le Corr autorisa Gwenaëlle à aller jusqu'à Kergrist. « mais ne rentre pas trop tard! » avait elle ajouté. Ses frères avaient souhaité venir, mais leur maman décida que la place des jeunes enfants était plus à la maison, que sur les routes.

        « Passe à la maison quand tu veux Loïc, on sera contents de te voir! »

 Nos deux amis se mirent en route, après que Loïc ait remercié, au moins dix fois, madame Le Corr: « merci pour les crêpes madame et merci pour le chocolat, merci aussi d'avoir su que je réussirais et merci pour tout! » Il n'osait pas lui dire merci d'avoir autorisé sa fille à l'accompagner, mais il le pensait si fort que, je crois que madame Le Corr l'entendit!

 Chemin faisant, Loïc racontait à Gwenaëlle le déroulement de sa journée. La matinée à l'écrit et l'après-midi à l'oral. Le tout, toujours avec ce grand gaillard à l'air sévère, qui, maintenant, semblait être devenu gentil! Il lui parla de sa rédaction sur Marc'h Brezonneg et du chant de La Marseillaise, où il avait appuyé très fort sur sa médaille. Il repassa presque une seconde fois son certificat d'études. 

 

 Pour rentrer, venant de Pen Crec'h, on passait par la Croix Barillet. De son champ, le père Renan apercevant Loïc le héla: 

         « Neuz bihan? » (Alors petit?)

         « C'est bon monsieur Renan, on est tous reçus! » 

         « Passe à la maison,un de ces soirs, que l'on fête ça! » et il ajouta: « Doue d'ho pennigo! » (que Dieu vous bénisse!)   

         « Merci monsieur Renan,  promis, un de ces soirs! » 

         « Le père Renan, Gwenaëlle, est de la famille d'Ernest Renan de Tréguier. Un intellectuel philologue passionné de sciences humaines et qui a beaucoup écrit sur les religions. 

         «  Tu connais beaucoup de personnages célèbres comme ça Loïc, »

         «  Sans doute les mêmes que toi, ceux qui font parti de notre Bretagne, comme  Laénnec, qui a inventé le stéthoscope; Jules Verne... »

 Gwenaëlle l'écoutait, sans oser l'interrompre, se grisant de ses paroles. Il était  savant son Loïc, elle le trouvait beau!

         « Robert Surcouf »

         « Mais c'était un corsaire! »   dit Gwenaëlle

         « Oui, mais , il faut savoir que la première fois qu'il est parti en mer, c'était  à quinze ans, dans la marine marchande. A vingt ans, il a voulu épouser la fille de son armateur, mais celui ci refusa car il venait d'une famille pauvre! C'est pour ça qu'il est devenu corsaire. Et riche, il a pu demander la main de sa belle et on lui a accordée! »

  Gwenaëlle eut peur tout à coup. Loïc partirait-il en mer, lui aussi à quinze ans? Son père à lui, n'était-il pas marin? Son père à elle n'était-il pas armateur ?

 Loïc s'aperçut de son trouble et la rassura très vite:

 « Tu sais, je ne veux pas être marin. On est que trois à la maison et j'entends souvent maman dire à papa qu'elle s'inquiète toujours dès qu'il part en campagne de pêche. Je ne voudrais pas qu'elle reste toute seule et la mer, c'est pas mon truc à moi! »

 Elle était rassurée et le chemin continua dans la gaieté.

On arrivait à l'entrée du hameau de Kergrist. Monsieur Quéménner prenait le frais devant sa maison. 

         « Comment allez-vous monsieur  Quéménner » demanda Loïc. 

         « Dousik, amzer'zo! » (doucement, on est pas pressé!) lui répondit-il. « et toi, ce certificat? » 

         « On est tous reçus! » 

         « Brav! Sakr skolaer art Célestin! » (bravo! Sacré instituteur ce Célestin!) Rentre un instant, qu'Hortense te félicite elle aussi! 

 

 Il était de coutume, quand on était reçu à son certificat d'études, de passer chez tous les amis, les voisins, qui vous récompensaient d'une manière ou d'une autre. Comme le faisaient les conscrits, quand ils avaient reçu leur feuille pour le conseil de révision (les trois jours pour savoir si on était apte ou pas pour le service). Sauf que là, on ne proposait pas la goutte aux gamins, quoique!  

         « T'es un homme maintenant mon gars, un p'tit coup de bannac'h!          Loïc était raisonnable et il n'y avait pas de danger qu'il accepta.

 Ils reprirent leur chemin et passé le chemin de Crec'h An Dilhenn arrivèrent près de la forge du père Karou. Pas besoin de connaître! Ces odeurs poivrées de crottin, de corne brulée, les bruits de marteau sur l'enclume et aussi les chevaux de trait attachés au mur, vous renseignaient sur la profession de l'habitant.

         « C'est la forge » dit Loïc, comme si Gwenaëlle ne connaissait pas!

         « Oui, il t'a même donné un fer à cheval qu'il a façonné devant toi. Et même que tu l'a aidé en actionnant le soufflet! »

         «  Eh bien garçon, dis moi tout! » demanda le père Karou.

         «  Reçus monsieur Karou, on est tous reçus! »

         «  Gourc'hemennoù bihan! » félicitations petit!

 Mais, avec tout ça, on était toujours pas arrivé chez maman! 

 Loïc voulait, à tous prix passer chez les deux bons petits vieux avant.

   « Viens Gwenaëlle, je veux te présenter les propriétaires de Marc'h Brezonneg. Tu les connais déjà un peu, tu les avais vu à la course de pays de Plounez. »

 A croire qu'ils attendaient Loïc, je pense même que c'était le cas. 

Nos deux fermiers habitaient une petite maison sur le chemin de la chapelle. Ils étaient là depuis quelques années déjà, goûtant aux plaisirs d'une retraite paisible.

Ils avaient arrêté leur activité et, n'ayant pas d'enfants, n'avaient conservé qu'un petit lopin de terre près de leur maison où ils faisaient quelques choux et quelques pommes de terre, pour la soupe quotidienne. Ils avaient également gardé le pré à Pont Erwan, où était Marc'h Brezonneg.

         « Demat Loïc, demat Gwenaëlle !» (bonjour Loïc, bonjour Gwenaëlle)

         « Lake da borpan aman Loïc! » (pose ta veste ici Loïc) « C'est vrai que vous parlez autant français que breton, vous autres les jeunes! A voir ta mine réjouie, je suis certain que tu es reçu » dit le père Guivarc'h. 

         « Oui monsieur Guivarc'h, on est tous reçus! »

         « Ce Célestin, quel instituteur! Il en aura mené aux diplômes celui là, et pas que des bons!  Il nous a souvent aidés! Écrire des lettres, nous lire et nous expliquer des paperasses de l'administration, même, parfois, les remplir pour nous! C'est lui qui nous a appris le français! Il donnait des cours, le soir, à ceux qui voulaient et tu vois on se débrouille pas trop mal! On garde notre langue pour quand on est entre nous, ''Brezoneg mat, avat, a zogwelloc'hevit galleg fall!'' du bon breton vaut mieux que du mauvais français n'est-ce pas!»

 Loïc le savait, mais il le laissait dire, il le sentait heureux quand il parlait du passé. 

         « Et toi Gwenaëlle, c'est pour quand ce certificat d'études » dit Clémentine

         « Pour l'année prochaine madame Guivarc'h »

         « Il est doué notre petit Loïc, tu crois pas? » Gwenaëlle se sentie rougir!                      

         « Constant et moi on savait qu'il l'aurait son certificat. Cela ne faisait aucun doute pour nous, d'ailleurs, nous avons une petite surprise pour lui. Ce sera notre cadeau! Eh bien vas y Constant dis lui toi! » 

 Constant était tout excité et ces petits yeux rigolards de bon petit vieux fixaient Loïc. Visiblement, ce moment était très attendu, mais il voulait en faire durer le plaisir! 

 

        « Déjà, Gwenaëlle et toi, asseyez vous! Clémentine, apporte nous une bolée de cidre, il faut fêter çà! Et puis, avant de passer aux choses sérieuses, raconte moi ta journée Loïc. Aucun de nous deux n'a passé son certificat. ''Tout çà, c'est des bêtises'' disaient nos parents. ''Les gamins sont plus utiles aux champs ou à la maison qu'à aller apprendre des conneries qui leur serviront à rien plus tard! '' Nous, ça nous arrangeait bien! N'empêche qu'aujourd'hui, on se rend compte de notre ignorance et on en souffre même. Si on avait été à l'école, on n'aurait pas besoin de l'instituteur pour écrire nos lettres. Que doit-il penser de nous!

         « Monsieur Célestin , dit Loïc, nous parle souvent des personnes qui, comme vous, n'ont pas eu la chance de pouvoir aller à l'école. 

 Il sait que cela les rend malheureux et que c'est un handicap pour eux. C'est pour cela qu'il nous encourage à apprendre un maximum de choses! »

         « Il a raison, dit le père Constant, on se sent bête et redevable. Si on avait su en ce temps là!  Mais revenons en à ta journée. Raconte-nous comment ça s'est passé! »

 Et Loïc raconta à nouveau sa journée, y ajoutant même la limonade du bistrotier  les crêpes et le chocolat de madame Le Corr. Il n'oublia pas non plus de parler de sa rédaction. Il savait qu'il allait faire le plus grand des plaisirs à ces deux bons vieux. 

 Le temps passait et l'on était toujours pas arrivé chez maman Tréguézec. Monsieur Guivarc'h n'avait pas parlé de cette fameuse ''petite surprise'', mais Loïc ne pouvait pas demander, ce n'aurait pas été poli! 

         « Rentrez bien les jeunes! » dit malicieusement monsieur Guivarc'h.

         « Il faut toujours qu'il taquine celui là! » dit Clémentine. Elle le sermonna même, (mais en breton, que nous ne traduirons pas!)

         « Alors, mon petit Loïc, passons aux choses sérieuses.

 Comme tu le sais, nous n'avons pas d'enfants. Il nous reste un petit bout de terre, à Pont Erwan, que tu connais bien. Tu y vas, pratiquement tous les jours, avec notre bénédiction, voir ton ami Marc'h Brezonneg. Tu as toujours pris soin de nous, passant nous voir régulièrement. Tu nous fais quelques courses à l'épicerie, en allant à l'école. Tu es un garçon très serviable et très poli et pour couronner le tout, tu es très intelligent! La preuve, tu viens d'avoir ton certificat d'études. Alors,Clémentine et moi avons décidé de te donner ce bout de champ!»

 

 Loïc n'en croyait pas ses oreilles! Ils lui donnaient leur seul bien, ce pré à Pont Erwan! Une frayeur subite l'envahit! Ils lui donnaient ce pré, mais où allaient ils mettre leur cheval maintenant? Pas dans leur jardin...! Loïc réalisa qu'avec la préparation du certificat le soir, avec le maître, il n'était pas allé voir Marc'h Brezonneg et ce depuis plusieurs jours! Avaient ils vendu leur cheval, ne pouvant plus s'en occuper? Ou bien était-il mort, peut-être de tristesse de ne pas voir son ami et monsieur Guivarc'h n'aurait pas osé le dire à Loïc...! Ou bien, peut-être avaient ils pensé que leur cheval pourrait rester dans le pré, certains que Loïc serait d'accord! Comment savoir ? N'y tenant plus, il demanda: 

         « Mais Marc'h Brezonneg, pourra y rester ? »

         « Ce sera plus pratique pour toi! » ouf, il se porte bien pensa t il!

         « Plus pratique et plus logique, puisque Marc'h Brezonnec t'appartient désormais! Le pré et le cheval sont à toi!  C'est notre cadeau à nous!»  

 Loïc ne pouvait y croire, il avait du mal comprendre. Non ce n'était pas possible! Ils ne lui faisaient pas un cadeau pareil. Même en rêve, il n'aurait pu imaginer! Gwenaëlle avait les  larmes aux yeux , les deux petits vieux aussi et Loïc, sanglotant balbutia « Oh merci, merci, c'est un cadeau merveilleux! »

 Il fallait bien prendre congé, même si l'on était tout près de la maison de Loïc, on n'y était toujours pas, et l'heure avançait! 

        « Noz vat (bonsoir) monsieur et madame Guivarc'h. Je ne vous remercierai jamais assez! »

        « Noz vezhvat ar re yaouangkizoù (bonne soirée les jeunes gents). Tu nous a déjà largement remerciés Loïc! »

 

 Nos deux amis reprirent le chemin de la chapelle, jusqu'au calvaire, pour tourner à droite, direction le Lédano. 

 La maison des Tréguézec, qui s'appelait ''Ty Mimine'' était à quelques enjambées de là et on eut vite fait d'y arriver.

 

 Petite maison de pierre, avec une vue magnifique sur le Lédano, elle ne payait pas de mine, mais elle était coquette. Ses massifs d' hortensias en façade, son énorme mimosa, des petites fenêtres habillées de rideaux blancs faits au crochet, ses ardoises bleues , le tout baigné de soleil, on aurait dit un écrin posé sur un lit de verdure. Plantée au bord du chemin, au beau milieu de la campagne, elle semblait irréelle, tant elle était belle! Loïc ouvrit le portail en bois et fit entrer Gwenaëlle dans la petite cour:

        « Il est toujours fermé, à cause des vaches, pour ne pas les retrouver dans Kergrist! », lui dit Loïc en riant.

 A ce moment, la maman de Loïc ouvrit la porte d'entrée: 

        « Bonjour les enfants,vous voilà enfin, je commençais à m'inquiéter! »

        « Bonjour madame Tréguézec »

        « Bonjour maman. Tu sais, il a fallu passer chez presque tout le monde et d'ailleurs, chez monsieur et madame Guivarc'h...!

        « Tu me raconteras tout cela après, mais dis moi vite le résultat! »

        « Reçu maman, on est tous reçus! »

        « Brave garçon, je suis fière de toi et ton père le sera aussi, quand il rentrera! »

 C'est vrai, il n'y pensait plus! Papa Tréguézec ne pourrait savoir que quand il rentrerait de sa campagne de pêche.

        « C'est gentil d'avoir raccompagné Loïc, Gwenaëlle. Viens prendre quelque chose avant de rentrer chez toi. »

 Gwenaëlle pénétra dans la maison, à la suite de madame Tréguézec. Il n'y avait qu'une seule et unique pièce de vie, pas très grande et peu éclairée du fait de ses petites fenêtres. Que va t'elle penser de notre maison, se dit Loïc, elle qui vit presque dans un château! 

 Une grosse table en chêne au dessus de laquelle était suspendue une lampe à pétrole en porcelaine et deux bancs, presque aussi massifs que la table. D'un côté, la cheminée ''siminal'', qui pouvait sembler immense, par rapport à la grandeur de la pièce! Le long du mur du fond, un lit clos ''gwele kloz'', sorte de  grande armoire sculptée, c'est là que dormaient les parents de Loïc.

 Devant le lit, un banc-coffre ''bank-tozel'' où maman Tréguézec rangeait son linge et qui servait à monter dans le lit. A côté, un petit lit, celui de Loïc se dit Gwenaëlle. De l'autre côté, face à la cheminée, la porte de l'étable.

 Gwenaëlle regardait toute ces choses avec admiration, s'émerveillant de la lampe tempête posée sur le rebord de la fenêtre, du bougeoir en cuivre trônant sur la poutre de la cheminée, du cadre placé à côté dans lequel posaient deux bons vieux en costume breton.

        « Ce sont mes grands parents maternels, dit Loïc, on n'a pas de portrait des parents de papa! »

 A ce moment, on entendit un léger meuglement. Gwenaëlle sursauta, ce qui fit rire Loïc.

        « C'est  Pâquerette, elle vient d'avoir son veau, tu veux qu'on aille le voir? Elle est là, dans l'étable, avec son petit! »

        « Je peux madame? » 

        « Bien sûre. Loïc envoie là! » (on dit envoyer, pour accompagner)

 Il ouvrit la porte, celle en face de la cheminée, qui donnait directement dans l'étable. Loïc expliqua que ces petites bâtisses en pierres étaient conçues de telle manière que la chaleur que dégageaient les animaux réchauffa l'ensemble de la maison. Au fond de l'étable, une échelle de meunier et un abat foin, donnaient accès au grenier. On y stockait le fourrage pour l'hiver et en même temps, cela servait aussi d'isolant !  

        « On a trois vaches et maintenant, un petit veau en plus! Regarde comme il est mignon! Approche toi, mais fais attention à sa mère, elle est un peu jalouse de son petit. C'est son premier! »

        « C'était la première fois que Gwenaëlle voyait un petit veau d'aussi près. Elle le caressait, mais lui cherchait plus à lécher ses doigts! 

        « Hé Loïc, il veut me mordre? »

        « Non penses-tu, il cherche à téter tes doigts, comme si c'était les tétines de sa maman! Il a faim! »

 Loïc était fier de montrer et d'expliquer toutes ces choses à Gwenaëlle. Elle admirative et étonnée de tout, n'en perdait pas un mot.

 Maman Tréguézec les entendait et souriait de leur gaité d'enfants. Elle était rassurée en même temps, car c'était la première fois que Gwenaëlle venait chez eux. « Elle semble heureuse d'être là, cette petite! » se dit elle.

 

 On aurait bien passé le reste de la soirée dans l'étable, avec les vaches, mais maman Tréguézec rappela tout le monde pour venir prendre un petit encas.

 On se mit autour de la table et l'on mangea des petits gâteaux que la maman de Loïc avait préparés. Loïc raconta, une fois encore, sa journée de certificat. 

L'écrit du matin, l'oral de l'après-midi. A cet instant seulement il se souvint du  merveilleux cadeau que lui avaient fait monsieur et madame Guivarc'h.

 Maman Tréguézec était aussi émue que Loïc. Elle ne savait que penser. Pouvait-elle accepter ? Elle en parlerait, se dit elle, avec son mari à son retour. 

        « La journée s'avance et il va falloir penser à rentrer Gwenaëlle. Je ne voudrais pas que ta maman s'inquiète!. Loïc, prends ton vélo et envoie Gwenaëlle jusqu'à Kérez. Ne trainez pas en chemin, le jour baisse vite!»

 

        « Je pourrai revenir voir Loïc madame Tréguézec? »

        « Quand tu veux, tu seras toujours la bien venue! » Elle avait donc aimé leur petite maison, se dit-elle!

        « Bonsoir madame »

        « Ken plijadur da nom had wellet Gwenaëlle! » (Au plaisir de nous revoir Gwenaëlle!)

 Loïc ne s'était pas fait prier. Le vélo, qui était aussi celui de son papa, fût sorti de la grange en moins de temps qu'il ne faut pour le dire! Gwenaëlle s'assit sur le porte-bagages et en route pour Kérez. 

 Il faisait doux. Le soleil commençait à descendre sur le Lédano, lui donnant des aspects de miroir. Pas le moindre vent, on entendait juste le chant des oiseaux; c'était le début de l'été et Loïc pensa qu'il s'annonçait décidément très beau. Ils étaient heureux sur  cette bicyclette; Loïc sifflait un air que Gwenaëlle chantait en même temps. Ils arrivèrent à Kérez, le temps était passé trop vite! C'est vrai aussi que l'on était pas bien loin de Kergrist! Presque à moitié chemin entre la maison de Gwenaëlle et celle de Loïc. L'heure était venue de se séparer.  

 

        « Tu sais Loïc, j'ai bien aimé ta maison! Elle est très belle! Ta maman m'a dit que je pourrai venir te voir quand je voudrai. J'aimerais bien revenir très vite! » Elle se sentait toute attendrie et Loïc, là devant elle, tenant sa bicyclette, ne l'était pas moins.

        « Moi aussi, j'aimerais que tu viennes me voir très vite! Ça va être les vacances et on va se voir moins souvent! »

        « Alors à très vite Loïc!  Kénavo!»

        « Kénavo, Gwenaëlle, à très vite! » 

 Posant son vélo, il s'approcha d'elle et lui déposa un baiser sur la joue. Un baiser très tendre, si tendre que Gwenaëlle en rougit de confusion. (à moins que ce ne soit de bonheur!) Les yeux baissés, pour ne pas croiser son regard, elle le lui rendit, avec autant de tendresse.

 Gwenaëlle continua sa route, tout en jetant un petit coup d'œil derrière elle, pour apercevoir Loïc encore un peu! Dés qu'elle ne le vit plus, elle se mit à chanter, à sauter comme un cabri. Elle ramassa une fleur qu'elle mit à sa bouche Elle était heureuse! 

 Loïc lui, avait ramassé son vélo, puis regardé partir Gwenaëlle un instant. Il restait là, comme figé! Il était ému au point de ne plus penser au certificat d'études, à rien d'ailleurs, si ce n'est à ce baiser qu'elle lui avait rendu!

 Ne la voyant plus, il enfourcha sa bicyclette et reprit le chemin de ''Ty Mimine'', sifflotant à nouveau ce petit air de tout à l'heure. Il y avait du bonheur dans l'air!   ...Peut-être même plus!! 

Commentaires

  • Claudine
    • 1. Claudine Le 14/03/2016
    Merci, merci pour les histoires, j'adore qu'on m'en raconte, merci pour les souvenirs, pour l'amitié, pour la famille...Merci Gébé ;
  • Claudine
    • 2. Claudine Le 14/03/2016
    "« skoul an diaoul » (école du diable!) " J'étais une fille de cette école, et cela n'était pas toujours facile quand les écoles n'étaient pas mixtes et qu'on était la seule fille ! Les autres filles étaient à l'école libre...
  • Claudine
    • 3. Claudine Le 14/03/2016
    Moi aussi j'ai mon Certif ! je l'ai passé dans la classe de mon papa le père Célestin...Aurait-il inspiré notre Gébé ? et Marie-Joe aussi ? du haut de leur paradis, ils doivent se réjouir en écoutant les histoires...
  • Claudine
    • 4. Claudine Le 14/03/2016
    Gwénaèlle saute comme un cabri : c'est beau l'amour !!! sont magnifiques ces jeunes bretons !
  • Claudine
    • 5. Claudine Le 14/03/2016
    J'y étais...dans la forge du père Karou et une fraction de seconde, je me suis dit: "mais non, ce n'était pas près de Paimpol ! "eh non, c'était dans un village de Mayenne, mais tout est pareil, le bruit, les odeurs, la chaleur,et le père Richard... merci Gébé pour ces jolis souvenirs...

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